Histoire d’un royaume et de son identité frappée au métal
Le Royaume arménien de Cilicie (1198–1375) n’est pas seulement un acteur politique majeur du Moyen Âge oriental : c’est aussi l’un des États les plus intéressants du point de vue numismatique. Situé à la jonction des mondes latin, byzantin et islamique, il a émis une production monétaire très riche, qui reflète l’évolution de son identité, ses alliances diplomatiques et ses ambitions politiques.
Cet article propose un voyage dans l’histoire cilicienne à travers ses monnaies : leurs origines, leurs symboles, leur évolution et les principaux souverains qui ont marqué cette tradition.
1. Origines : de la principauté montagnarde aux premières frappes
La Cilicie arménienne naît au XIᵉ siècle avec l’exode arménien fuyant les invasions seldjoukides. La dynastie des Roupenides, installée dans les monts du Taurus, consolide progressivement un territoire autonome.
Bien que les premières décennies n’aient laissé que peu de traces monétaires certaines, les spécialistes s’accordent pour dire que l’essor politique et économique sous les princes roupenides prépare l’apparition d’un véritable système de frappe au XIIᵉ siècle.
L’objectif numismatique de cette période :
- affirmer la souveraineté locale,
- concurrencer les monnaies croisées circulant dans la région,
- créer un étalon fiable pour les échanges commerciaux croissants.
2. Le couronnement de 1198 et l’émergence d’une monnayage royal
Avec le couronnement de Léon II (Léon Ier comme roi) en 1198/1199, le royaume devient un acteur pleinement reconnu par l’Occident chrétien.
La numismatique reflète immédiatement ce changement :
→ les monnaies arborent désormais des symboles royaux, des croix puissantes, des légendes arméniennes affirmées.
Les premiers trams d’argent
Le tram (ou dram) devient la pièce forte du système cilicien.
Inspiré du denier occidental, mais adapté au goût arménien, il comporte :
- une croix latine,
- l’effigie stylisée du souverain,
- des légendes en arménien, souvent abrégées.
Signification :
Le tram incarne la double identité du royaume : arménienne dans sa langue et ses symboles, occidentale dans son étalon et son iconographie chrétienne.
3. L’apogée des Héthoumides : un monnayage innovant et polymorphe
Le XIIIᵉ siècle, dominé par la dynastie héthoumite, est l’âge d’or du monnayage cilicien.
Héthoum Ier (1226–1270)
Son règne est essentiel à comprendre :
- Il scelle une alliance stratégique avec les Mongols.
- Il place la Cilicie au cœur des routes commerciales de la Méditerranée orientale.
Sur le plan numismatique :
- La circulation exige une grande variété de modules : argent, billon, cuivre.
- Les types iconographiques se diversifient.
Les trams se multiplient, certains avec une représentation réaliste du roi portant la tiare arménienne.
Les taks en billon deviennent très courants, destinés aux échanges quotidiens.
Les pièces de cuivre se diffusent dans les zones rurales.
Ce foisonnement témoigne d’une économie dynamique, alimentée par les échanges avec les marchands italiens et les États croisés.
4. Iconographie : une identité arménienne façonnée par les influences croisées
L’un des aspects les plus passionnants de la numismatique cilicienne est son iconographie hybride.
Symboles récurrents :
- La croix latine : marque d’alliance avec l’Occident chrétien.
- Le lion rampant : symbole dynastique des Roupenides et ensuite de plusieurs rois, associant force et légitimité.
- La tiare royale arménienne : élément identitaire propre.
- Le monogramme du souverain : très fréquent sur les taks.
Influences croisées et européennes
Certaines pièces reprennent le style épuré des deniers français ou italiens :
→ croix cantonnée de globules, légendes circulaires, bustes schématiques.
Influences byzantines ou orientales
L’usage de monogrammes, ainsi que certaines attitudes des souverains représentés debout ou trônant, rappellent des modèles byzantins ou syriens.
La Cilicie se trouve au carrefour des systèmes monétaires de son époque : ses frappes témoignent de cette position unique.
5. Le déclin du XIVᵉ siècle : monnaies appauvries, symboles persistants
À partir du XIVᵉ siècle, les attaques mameloukes et la régression du commerce affaiblissent le royaume.
Cette évolution est visible sur les monnaies :
- baisse de la qualité de l’argent,
- modules plus petits,
- styles plus grossiers,
- augmentation de la proportion de billon et de cuivre.
Pourtant, même dans cette période de difficultés, la monnaie continue d’affirmer une identité arménienne : croix, lions, et légendes arméniennes restent omniprésents.
Dernier acte : Léon V (Léon VI), roi en exil
Avec la chute de Sis en 1375, les frappes ciliciennes cessent.
Léon V, dernier roi de la dynastie des Lusignan en Cilicie, continuera d’utiliser son titre en exil, mais sans production monétaire propre.
6. Les monnaies emblématiques du royaume : un aperçu
Les Trams d’argent
- emblématiques du monnayage cilicien,
- forte inspiration occidentale,
- très recherchés en numismatique.
Les Taks (billon)
- nombreuses variétés de monogrammes,
- large diffusion commerciale,
- typologie complexe encore étudiée.
Les pièces de cuivre
- frappes rustiques,
- utile pour comprendre la vie quotidienne et l’économie rurale.
Les rares pièces d’or
- attestées mais très peu fréquentes,
- probablement destinées à des usages diplomatiques (cadeaux, traités).
Conclusion : un royaume raconté par ses monnaies
La Cilicie arménienne, carrefour des civilisations, a laissé l’un des monnayages les plus singuliers du Moyen Âge.
Ses monnaies sont :
- des marqueurs d’identité nationale,
- des symboles de souveraineté,
- des témoins économiques et culturels,
- et aujourd’hui des objets de collection d’une grande richesse historique.
Étudier les monnaies ciliciennes, c’est comprendre comment un petit royaume, pris entre puissances rivales, a utilisé le métal frappé pour afficher son existence, affirmer sa culture et dialoguer avec le monde.
© NV numismatics – janvier 2026